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----------TESTAMENT D’UN POÈTE----------


Chère Sylvie ...

...Voici ma lettre
Comme je vous l’avais promis
Elle vous surprendra peut-être
Dans le cercle de vos amis
Fasse au hasard d’une rencontre
Que nous nous soyons retrouvés
Mais le temps qui file à ma montre
Ne m’a pas permis de rester

On s’était pas comme chez Bruel
Donnés rendez-vous dans dix ans
Au coin de la rue st Raphaël
Ou au square Gabin sur un banc
Et dans ces lieux impersonnels
Si vous n’aviez crié mon nom
Je serais passé devant votre Opel
Comme le dernier des vagabonds

Mais puisque le destin s’en mêle
Puisqu’il faut vous parler de moi
En cette veille de Noël
Je vous dirai le qui, le quoi
Je vous dirai en trois secondes
En quelques mots bien policés
Comment j’ai roulé dans ce monde
Depuis nos années de lycée

En ce temps là tout allait bien
Pour vous autant qu’il m’en souvienne
Vous étiez jolie, ho combien !
Moi j’étais déjà à la peine
Vous descendiez tous les matins
Le long de la rue Magdeleine
Vous citiez des vers en latin
Moi je connaissais même pas Verlaine

Les garçons vous faisaient la cour
Ça vous donnait de l’importance
Moi je déchiffrais des cartes de France
Tout seul à la tombée du jour
On ignorait que tous ces beaux jours
Marquaient la fin de notre enfance
Tout ce qu’on voulait c’est de l’insouciance
Et puis de l’amour, et puis de l’amour

Mais nous lisions les mêmes livres
Nous reprenions les mêmes chants
J’avais déjà ce mal de vivre
Vous ce coté chic et charmant
On respirait l’encre et les cuivres
Dans des cafés vifs et bruyants
On était insolents et ivres
A trop vivre nos dix-huit ans

On disait « Ce monde est trop vieux »
« Il sent l’écume et la poussière »
On défilait, sérieux et fières
Serrés dans les matins pluvieux
On était naïfs et curieux
On dansait sur des poudrières
On voulait casser ses frontières
Pour s’y sentir libres et heureux

Ce soir là j’ai aussi comme vous
Cru qu’on pouvait changer les choses
J’ai chanté au grand rendez-vous
« Mignonne allons voir si la rose »
Mais la machine a ses limites
Et le ciel n’était pas plus bleu
Et l’espoir a fané bien vite
Dans les queues des ANPE

Vous conviendrez, Sylvie, ma chère
Qu’il m’a fallu faire pauvre chère
Et dans ces années d’aventures
Me serrer un peu la ceinture
Pendant qu’on croisait à la table
Des responsables mais pas coupables
Des chanteurs et des acrobates
Mythomanes et tireuses de cartes

On voyait bien tomber des murs
Mais pour nous c’était « no future »
No fric ,no fraîche ,au fond des poches
On la jouait à la gavroche
Et d’aventures en aventures
De galères en déconfitures
Je me suis mis un peu à la fauche
Et j’ai fait un petit pas à gauche

-Dansons, dansons la capucine-
Y’a plus de pain dans ma cuisine-
J’ai beau sonner chez la voisine-
La fourmi n’est plus ma copine—

J’ai connu les tucs et les trocs
Les tickets chics, les guichets chocs
Tous ces trucs qui sentaient bon le toc
Mais qu’on nous vendait pour du roc
Les nuits passées dans des voitures
Quand les mois coinçaient aux jointures
Et les coups de pouce dans mon malheur
Des enfoirés qui avaient du cœur
Mais faudrait pas que ça vous dérange
Après tout, ça pourrait être pire
Faut pas qu’ils se plaignent, déjà qu’ils mangent
Manquerait plus qu’ils veuillent des sourires

J’en ai passé des nuits coriaces
A regarder ma télé en face
Les bras croisés dans mon fauteuil
Des mois entiers sans fermer l’oeil
À bouffer comme des plats de Mc-cain
Les flots de séries américaines
Et les cours des frères Bogdanov !
Où j’ai mis ma kalachnikov !

J’ai même pensé pour me faire la belle
À me faire exploser la cervelle
Quitte à frôler la gloire posthume
Et me laisser tailler des costumes
Par toute leur clique d’esprit critique
Politiques qui nous font la nique
Qui braillent comme les coqs dans la ferme
Mais qui préfèrent quand on la ferme

Ils parlent bien oui mais mes potes
Disent qu’ils ne sont pas droits dans leurs bottes
Et que si pour eux y’a pas de malaise
C’est que c’est toujours les mêmes qu’on ...lèse

Ils ont des trucs et des combines
Pour nous rouler dans la farine
Des idées pratiques et pas chères
Pour passer la France au karcher
Des phrases qui filent et qui font mouche
À la fin de l’envoi ça touche
Dans nos villes et dans nos campagnes
Un sacré manque d’amour qui gagne

Aujourd’hui je suis dans la panade
J’ai mal et je prends plus la pommade
Je navigue sur les traces de Kerouac
Au gré des vents et des ressacs
Je kiffe un coin pour poser mon sac
Mais je gaffe la loi anti-bivouac
Sarko m’a déclaré la guerre
Parait qu’on vire les loques à terre

Sous quelle étoile faut-il que je traîne
Dans quelle pagaille bouger mes chaînes
À quelle cour siffler ma rengaine
Qu’a ce refrain ne me remmène
De mauvais choix en maladresse
Marri, meurtri comme à confesse
Toi que voila pleurant sans cesse
Qu’as-tu fait de ta jeunesse

« Au bal j’ai dansé mais quand même
C’était souvent jour de carême »
Et je vois pointer la fin du film
Sans que la vie m’ait ôté mon spleen
Mais comme on dit « croix de bois croix de fer »
Quand je mourrai j’irai en enfer
En attendant même si ça cloche
Tant qu’il y a de la vie faut que je m’accroche
A tout ce qui passe, aux branches, aux bronches
A tous ces types qui me tire la tronche
Qui sont assurés du casse-dalle
Et qu’hésitent à me filer cent balles

Et si je fais ma lettre un dimanche
C’est que par principe je fais pas la manche
Ce jour là devant la boulangerie
Où tantôt vous m’avez surpris
Chère Sylvie, voici ma lettre
Celle que vous lirez peut-être
Enfin si vous avez le temps !
Enfin si vous avez le temps !


. Sur la route le jeudi 21 août 2008

© Robin Denis
25/01/09